La crise financière - le chemin vers le désastre

Les montants qui circulent dans les actualités depuis le début de la crise financière, ne cessent d’étonner. Pour le sauvetage de Citigroup, l’Etat américain et la Fed doivent mobiliser plus de 300 milliards de dollar, le gouvernement français met à disposition des banques plus de 320 milliards d’euros pour la stabilisation du système. Comment expliquer ces sommes astronomiques ? Comment un tel désastre a-t-il pu se produire ?

Des milliers de milliards de crédits nouveaux

Ces montants gigantesques reflètent l’augmentation de grande ampleur de l’encours de crédits et de de création de monnaie au cours de ces dernières années.
Ainsi, les banques de la zone Euro possédaient, d’après les chiffres de la BCE, un encours de crédits aux particuliers et aux entreprises d’environ 6 100 milliards d’euros à la fin de l’année 2000.
En octobre 2008, soit moins de huit ans plus tard, cet encours atteignait 10 900 milliards d’euros, soit une augmentation de presque 80%. Dans d’autres pays, les augmentations étaient du même ordre de grandeur.

Les données sur la masse monétaire servent d’indice pour cela. Dans la zone Euro, la masse monétaire a augmenté sur la même période de huit ans de 4.5 billions ou environ 91%, pour atteindre 9.4 billions d’euros. Aux Etats-Unis elle a également gonflé fortement, mais moins qu’en Europe, avec une croissance de 3 billions de dollars, soit environ 60%, pour atteindre 7.9 billions. Au Royaume Uni, la hausse se chiffre à 130%.
Au total, 84% au total dans les pays industrialisés de l’Occident.

Les mécanismes de la création monétaire

Comment en est-on arrivé à une augmentation aussi forte du volume des crédits et de la masse monétaire ? Depuis plusieurs décennies maintenant, la monnaie émise n’est plus couverte par des réserves d’or.
Dans les systèmes basés sur la monnaie fiduciaire, aujourd’hui adoptés dans tous les pays du monde, l’ampleur de la création monétaire est plutôt le résultat de calcul politique.
La création monétaire est l’affaire les banques commerciales d’une part, et de la banque centrale du pays d’autre part.
Dans les pays industrialisés occidentaux, la création monétaire se fait avant tout par l’octroi de crédits, et dans une moindre mesure par l’achat de biens par les banques ou les banques centrales.

Si une banque accorde un crédit à un client, disons d’un montant de 100 000 euros, elle crédite ce montant sur le compte courant de celui-ci. A ce moment, de la monnaie scripturale est créée. Le client va disposer de cet argent, en achetant par exemple une maison. L’argent arrive alors sur le compte du vendeur, qui en dispose à son tour. D’autres destinataires de transferts vont placer l’argent sur des comptes d’épargne pour gagner des intérêts. L’argent créé circule ainsi sur les comptes bancaires, jusqu’à ce qu’elle soit retirée de la circulation, par exemple par le remboursement d’un crédit.

Cette création monétaire n’est pas créatrice de valeur. Ainsi, le client de la banque qui a pris le crédit dispose bien de 100 000 euros sur son compte, mais il a également 100 000 euros de dettes. De la même manière, la banque a bien 100 000 euros de créances nées du crédit, mais elle a également un dépôt du client pour un montant équivalent au passif de son bilan.

Les limites de la création monétaire

Est-ce que les banques commerciales peuvent créer autant de monnaie qu’elles veulent ? En principe, la réponse est “non”, puisqu’il y a des “freins” à trois niveaux. Le premier est l’intérêt propre des banques d’éviter des pertes, en octroyant des crédits à des clients de qualité douteuse.
Puis, en second lieu, arrivent les autorités de surveillance, qui sont censés veiller au respect des réglementations en place pour limiter une prise de risque trop importante de la part des banques. Et le troisième frein est constitué par la politique monétaire des banques centrales, qui veillent à contenir une trop forte augmentation de la masse monétaire qui serait créatrice d’inflation.

Les freins n’ont pas fonctionnés

Rétrospectivement il paraît clair que ces trois freins n’ont pas été efficaces ces dernières années durant.
En ce qui concerne l’autolimitation des banques, motivée par la crainte de pertes, elle n’a pas fonctionné pour deux raisons : 1) une gestion orientée court terme et déterminée par la course aux profits
2) la possiblité de sortir des créances de leur bilan, en créant des sociétés ad-hoc auxquelles ces crédits ont été vendus. Cela améliorait leur profile de risque et générait même des bénéfices supplémentaires.

Concernant les autorités de surveillance, donc le deuxième frein, c’est sur ce deuxième point qu’ils ont manqué de prévenir la situation que nous vivons aujourd’hui. Pour octroyer 100 millions d’euros de crédits, une banque doit en principe mettre en face au moins 8 millions d’euros de capitaux propres.

Cette obligation d’assortir leurs encours de crédits à des capitaux propres en tant que sécurité est une mesure réglementaire destinée à protéger le public. Cependant, dans la pratique, beaucoup de grandes banques sécurisent leurs encours avec beaucoup moins de capitaux que cela.

Dans quasiment tous les pays, les autorités de surveillance ont toléré le contournement de ces directives par le mécanisme décrit ci-dessus. Et ce laxisme se paie maintenant : ces sociétés ad-hoc en particulier génèrent maintenant des pertes d’une telle importance qu’ils doivent être stabilisés voire sauvés avec l’argent des contribuables.

Et de là naissent les craintes d’un effondrement du système financier : si seulement quelques pourcents du volume des crédits deviennent souffrant, cela peut rapidement entraîner une pénurie de capitaux propres, voire une perte totale, et ainsi la faillite de la banque.
Les dépôts des épargnants risqueraient de s’en trouver affectés également, ce qui peut déclencher une réaction en chaîne catastrophique. Afin de prévenir une panique, les dirigeants politiques ont mis en place des garanties pour les avoirs en banque en réaction à la crise financière.

Une politique monétaire aveugle

Les banques centrales elles aussi peuvent limiter la distribution de crédits par les banques, en les obligeant de détenir une certaine quantité d’argent en réserve minimum. Comme pour l’approvisionnement en argent liquide, les banques sont obligées de prendre un crédit auprès de la banque centrale. La banque centrale peut fixer le taux pour ce crédit librement. Si elle augmente ce taux directeur, les banques passent cette augmentation généralement à leurs clients, moyennant une hausse des taux de crédit. Une hausse des taux réduit généralement la demande de crédits de la part des entreprises et des particuliers, une baisse l’augmente. La banque centrale peut donc se servir de ce mécanisme, pour réguler dans une certaine mesure les volumes de demande de crédits et de la création monétaire.

Dans les années 1960 et 1970 la plupart des banques centrales ont mis l’évolution des prix à la consommation dans le centre de leurs préoccupations, la masse monétaire en elle-même n’était qu’on objectif secondaire. Et en effet : à l’exception de l’année 2008, l’inflation des prix à la consommation semblait bien maîtrisée. Cependant, la masse monétaire se trouvait en forte croissance.

Une raison majeure à cette bonne stabilité des prix était dans le fait que des pays comme la Chine ou l’Inde s’ouvraient progressivement à l’économie de marché, et que des importations à bas prix en provenance de ces pays ont limité la hausse des prix et les niveaux salariaux dans les pays industrialisés.

La confiance aveugle dans l’efficacité des marchés

En outre, une partie des crédits n’a pas été prises pour l’acquisition de biens de consommation comme des voitures ou des machines, mais plutôt pour investir sur les marchés. Cela a fait monter les prix sur la quasi-totalité des marchés financiers, en commençant par l’immobilier, les actions, les matières premières jusqu’aux obligations complexes.

Mais l’inflation des prix sur ces marchés, financée par de la création monétaire, n’intéressait guère les banques centrales. Car d’après la doctrine en vigueur, celle de l’efficience des marchés, les acheteurs, les vendeurs et les banques qui financent le tout connaissent mieux la valeur d’une maison ou d’une action qu’un bureaucrate dans une banque centrale lointaine.

Cette confiance en la rationalité des agents économiques et en l’efficience des marchés a manifestement sous-estimé la dynamique propre des processus spéculatifs : une demande, financée par crédit, de biens et titres existants, fait grimper leurs prix. Ceci attire d’autres acheteurs, qui sont motivés par des gains spéculatifs. En même temps les banques peuvent octroyer plus de crédits, et ainsi de réaliser des bénéfices supplémentaires rapidement. Car si par exemple les prix des maisons augmentent, les (nouveaux) propriétaires disposent de sécurités plus importantes pour garantir leurs crédits. Cette dynamique des prix a été renforcée par des investisseurs agressifs qui utilisaient le levier des crédits pour augmenter la rentabilité de leurs capitaux propres.

A cet effet, un hedge fund collecte par exemple du capital auprès d’investisseurs. Dans un premier temps, il achète avec cet argent des titres. Il nantit ensuite ces titres chez une banque pour prendre un crédit, qu’il utilise pour acheter d’autres titres. Il nantit une nouvelle fois ces titres pour prendre d’autres crédits. Certains fonds ont ainsi pris 30 millions d’euros de crédits avec des capitaux propres de seulement 1 million d’euros.

Comme les crédits étaient assorties de garanties hypothécaires, les banques se croyaient en sécurité. Les banques centrales, quant à elles, les laissaient longtemps agir, puisqu’elles se focalisaient sur les prix à la consommation, qui restaient bas, et confiaient par ailleurs en l’efficience des marchés. Ainsi les prix montaient sur les marchés jusqu’au moment où, en 2007, la bulle spéculative commençait à éclater, avec le marché des crédits subprime aux Etats Unis.

La menace d'une destruction massive de monnaie

Depuis ce moment on observe une dynamique propre vers le bas. En raison de la baisse des prix, beaucoup d’investisseurs veulent vendre, ce qui renforce la pression baissière des prix. Les valeurs, gonflées avant par la forte demande, rendue possible par la création monétaire, s’effondrent soudainement, et cette destruction de valeur se transforme en destruction de monnaie.

Certains débiteurs n’arrivent plus à honorer leurs crédits, occasionnant des pertes pour les banques, et réduisant ainsi leur base de capitaux propres. En conséquence, les banques cessent de proroger les crédits aux spéculateurs, ce qui génère des ventes forcées et fait chuter les prix. Faute de capitaux propres et d’autres moyens de refinancement, les banques se mettent également à limiter le financement d’investissements productifs.

Entre-temps, la spirale descendante tire l’économie mondiale dans son intégralité vers le bas. Afin de contrebraquer, les gouvernements et banques centrales ont mis en place des plans de sauvetage gigantesques. Mais comme tant de crédits ont été octroyés et tant de monnaie créée au cours des dernières années, déposé sur des comptes bancaires pour sa majorité, ces montants astronomiques sont nécessaires afin de préserver le système financier.

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